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1472
Biographie
En 1472, à Florence, Léonard de Vinci poursuit, en lien avec l’Hôpital des Innocents, une formation consacrée au travail des étoffes et à la confection. Il y découvre un savoir qui associe habileté manuelle, mesure, calcul, géométrie et organisation commerciale. Un enseignant encadre les apprentis, tandis que le directeur de l’hôpital est mentionné sans que son rôle précis puisse être établi.
Léonard s’intéresse particulièrement aux vêtements féminins. Il ajuste les étoffes au corps en courbant, diminuant et régularisant des pièces carrées, puis vérifie les proportions sur une structure de bois rembourrée, destinée à reproduire la forme humaine. Ce mannequin permet d’examiner l’ouvrage, d’en corriger les défauts et de le valider avant sa réalisation. Robes, manteaux et vêtements de laine exigent de nombreuses reprises : manches, gorge, encolure, ouvertures et bordures doivent trouver un équilibre entre souplesse, rigidité et solidité. Léonard démonte les parties irrégulières, égalise les finitions et recommence, en tenant compte de l’expérience et de la critique. Une faute peut entraîner une plainte et un grave discrédit ; la compétence technique doit donc respecter les exigences professionnelles, morales et juridiques.
Il cherche aussi à embellir et à valoriser les pièces destinées à la vente. Il imagine notamment une ceinture féminine faite de courroies, d’étoffes teintes et de garnitures métalliques, divisée en segments souples et solides. Elle doit remplacer les nœuds et les lanières grossières, faciliter l’attache des vêtements et renforcer leur élégance, sans compromettre leur résistance. À ses yeux, un objet plus pratique et raffiné peut favoriser la réussite commerciale et élever le rang de celui ou celle qui le porte.
Le costume devient ainsi un exercice d’observation du corps, de dessin et de géométrie. Léonard compare sa construction à celle d’une architecture et s’appuie sur les principes attribués à Vitruve, selon lesquels les proportions humaines peuvent être étudiées mathématiquement. Il travaille les rapports entre grandeurs, le produit en croix, les maquettes et les constructions géométriques, en insistant sur l’ordre, la répétition et la vérification.
Cette réflexion s’étend aux machines de l’atelier. Il étudie un métier à tisser fondé sur la tension des fils et le mouvement alterné de la chaîne, en examinant le rôle du tenseur, des guides, du coupe-fil et des pièces assemblées. Il conçoit également une tenaille destinée à manipuler plus sûrement une barre de bois en hauteur et une construction de poutres pouvant unir solidité, utilité et transmission d’un avertissement.
Le travail de la laine l’amène enfin à envisager l’administration d’une entreprise, le transport des marchandises par grands vaisseaux et petites embarcations, ainsi que le calcul des dépenses et des économies. La même année, il s’exerce avec un maître spécialisé à des procédés de dissimulation et de déchiffrement : fragments de mots, corrections, conjectures et révisions deviennent des instruments de recherche. Ces apprentissages prolongent la rigueur qu’il applique aux étoffes, aux proportions, aux mécanismes et au langage.
1473
Biographie
En 1473, Léonard de Vinci se rend probablement à Vinci, en Toscane, pour les funérailles de sa mère, Caterina di Meo Lippi, dont la mort est associée à cette année. Soucieux de préserver la mémoire familiale, il y représente les cinq propriétés foncières liées à sa famille ainsi que les maisons correspondantes. Cette attention aux lieux témoigne déjà d’un regard précis, capable d’enregistrer la disposition des terres et des bâtiments. Le nom de Caterina apparaît aussi en relation avec Florence et avec la Madonne à l’œillet, œuvre associée à 1473, sans que la nature exacte de ce lien puisse être établie.
À Florence, l’intérêt de Léonard dépasse largement la peinture. Dans le cadre d’un apprentissage lié au métier de couturier, il étudie le façonnage d’un galon, la confection d’une ceinture et de sa boucle, ainsi que le travail de la laine. Il cherche surtout à comprendre comment accélérer, régulariser et rendre plus efficaces les opérations. Il imagine une machine capable de transmettre un mouvement circulaire par des courroies et de le transformer en mouvements alternatifs pour peigner, lier, presser, couper et extraire la toile. Il réfléchit à la proportion des pièces, à la rigidité de la structure, au rôle des leviers, des contrepoids et des freins, ainsi qu’aux arrêts et aux reprises nécessaires pour maîtriser la coupe et l’égalisation du tissu. Ses observations portent aussi sur les tresses, les touffes, les cordons et les fibres : il examine l’angle de rotation, la longueur des courses, le battage et le pressage afin d’obtenir une étoffe plus régulière.
Cette connaissance des mécanismes s’accompagne d’une attention concrète aux matières et au commerce. Léonard inspecte la laine brute acheminée par bateau, en distingue les qualités, négocie le prix selon ses défauts et veille à ce que la marchandise soit effectivement examinée. Il raisonne en termes de poids et de proportions, notamment pour le lavage de la laine, où une mesure inexacte de la boue pourrait compromettre l’opération. Dans les transactions, il prône une parole douce mais ferme, la maîtrise de soi et un règlement équitable des erreurs. Sur l’Arno, il observe les difficultés du transport, les déchargements imposés par les ponts, les licences, la durée des trajets et les tromperies liées aux attelages. Ces réflexions rejoignent son intérêt pour la canalisation du fleuve et l’organisation des échanges. Ainsi, entre Vinci, Florence et l’Arno, l’année 1473 associe mémoire familiale, activité artistique, mécanique, étude des matériaux et compréhension pratique du commerce.
1474
Biographie
En 1474, à Florence, les activités attribuées à Léonard de Vinci relient l’artisanat textile, l’étude du corps, l’observation des gestes et une réflexion sur l’amour, le mariage et la vie sociale. Son apprentissage lié au métier de maître couturier comprend des travaux de broderie et la confection d’une ceinture destinée aux femmes. Associée à Florence et à l’Hôpital des Innocents, cette activité ne permet pas de préciser exactement sa fonction, mais elle montre l’importance accordée aux dimensions, à l’agencement des éléments et à l’adaptation de l’objet au corps. L’étoffe devient ainsi un moyen d’étudier les formes et leurs rapports mesurables.
Des notes évoquent également une jeune vierge et brodeuse, parfois rapprochée de la figure de Mona Lisa. Elles décrivent une affection respectueuse, faite de jeux, d’hésitations et de plaisanteries, puis une relation secrète qui devient déclaration ouverte. Les amants s’enlacent et se caressent en recherchant l’accord des gestes, la tendresse et le plaisir partagé. La robe de la femme, comme les travaux de confection, relie le vêtement au corps et à la séduction. Leur union, présentée comme répétée et volontaire, aspire toutefois à être reconnue selon les coutumes : une demande de mariage doit être formulée avec l’accord des deux parties. Rien ne permet d’affirmer que cette histoire corresponde directement à la vie de Léonard ni d’identifier avec certitude la jeune femme. Un dessin préparatoire associé à Mona Lisa est aussi rattaché à l’année, sans que ses circonstances ni son projet soient établis ; il souligne seulement la place d’une figure féminine dans ces préoccupations.
Léonard poursuit parallèlement une recherche sur les proportions humaines. Dans l’étude connue comme l’Homme de Vitruve, le corps de l’être humain, bipède doué de raison et d’action, est organisé par des mesures précises : quatre pouces forment une paume, le corps entier est rapporté à vingt-quatre paumes et le nombril sert de centre à un cercle de quatorze paumes. Le cercle, les membres ouverts et l’accord des parties expriment une recherche d’harmonie qui rejoint, sur un autre plan, la confection et la broderie. Il observe aussi un usage agricole : un fermier manie une baguette flexible dont le bruit suffit à faire avancer ou se relever les animaux, notamment pendant les labours. Léonard s’intéresse ainsi au rapport entre matériau, son et efficacité du geste.
Enfin, Ginevra de’ Benci et Piero da Vinci apparaissent liés à une affaire de déshéritage, dont la nature et la place de Léonard restent incertaines. L’année associe donc travaux pratiques, étude des mesures, observation des comportements et interrogations intimes ou familiales. Elle révèle une pensée attentive aux relations entre le corps, les objets, les gestes, l’harmonie des formes et les règles sociales.
1476
Biographie
En 1476, à Florence, Léonard de Vinci poursuivit avec ardeur une recherche consacrée au cœur. Il ne cherchait pas seulement à en décrire la forme et les mouvements, mais à comprendre son principe de fonctionnement, afin d’en saisir l’harmonie et de l’expliquer rationnellement. Cette ambition pouvait aller jusqu’à la réalisation d’un cœur artificiel, dont le projet ne peut toutefois être précisé davantage. Elle révèle déjà une orientation essentielle de sa pensée : comprendre le vivant pour en traduire les mécanismes dans une construction concrète.
La même volonté d’unir observation et réalisation se manifestait dans son intérêt pour le squelette. Léonard avait entrepris ou envisagé l’assemblage d’un squelette articulé destiné à montrer l’organisation du corps. Le directeur de l’hôpital des Innocents lui en interdit cependant l’usage au nom de la loi divine et lui ordonna d’abandonner, puis de détruire réellement son ouvrage. Léonard rapporte s’être abaissé devant ce qu’il considérait comme une faute terrible. Ses recherches portaient aussi sur l’observation d’animaux vivants, en relation avec l’étude du cœur et des structures internes du corps. Leur déroulement exact demeure incertain, mais elles relevaient d’une même exigence : atteindre les mécanismes du vivant par l’examen direct, puis les rendre intelligibles au moyen d’une démonstration ou d’un objet construit.
Le conflit avec l’hôpital prit une dimension plus large. Léonard évoque un refus prononcé avec colère par un responsable qui s’appuyait sur le caractère sacré du souffle pour contester le service qu’il avait rendu. Il décrit une altercation humiliante et effrayante, au cours de laquelle on lui demanda de couper et de morceler son ouvrage jusqu’à sa destruction. Il déplorait également qu’on lui refuse l’hôpital comme demeure. Son travail de couturier était mis en cause, bien qu’il estimât l’avoir honoré par l’achèvement d’une ceinture ; le lien précis entre cette activité, ses réalisations et ses recherches anatomiques n’est pas établi. À cette épreuve s’ajouta une accusation qu’il jugeait fondée sur la mauvaise foi et un serment mensonger. Il y voyait une atteinte à son honneur et envisageait de confier à une personne digne de confiance le récit de cette procédure qu’il considérait comme honteuse et scandaleuse. Malgré ces interdictions et ces humiliations, son désir de rendre visible et intelligible l’harmonie du corps demeura intact.
1478
Biographie
En 1478, à Florence, Léonard de Vinci poursuit des recherches où l’invention mécanique se mêle à l’observation des mouvements, de leurs résistances et de leurs effets. L’année est associée à la préparation d’un précis de mécanique et à un projet de cœur artificiel. Ces orientations montrent l’étendue de ses préoccupations : il cherche à comprendre aussi bien les dispositifs construits par l’homme que des formes de fonctionnement inspirées du vivant. Il étudie également une roue inertielle munie d’un système anti-retour, destinée à maîtriser la continuité du mouvement et à empêcher son renversement.
Parmi ses projets figure un dispositif qu’il présente comme un « gouvernail vivant », réglable en le faisant tourner tandis qu’il se balance. Léonard examine la manière dont cet ensemble peut conserver son réglage tout en supportant les efforts qui lui sont imposés. Dans la position désignée par la lettre « N », la colonne tourne mais demeure fixée inflexiblement ; la baguette vient alors se briser contre elle, dans un choc décrit comme bienfaisant. Le système l’amène ainsi à réfléchir à la commande, au blocage et à l’absorption des forces, ainsi qu’à l’adaptation d’un mécanisme à des mouvements changeants.
Il veut étudier la fabrication et l’évaluation de ce dispositif, notamment le « trot » saccadé produit par un mouvement circulaire. La machine se compose d’un cerceau de métal équipé de pièces mobiles en fer, capables de ployer dans deux directions afin de porter les efforts et d’accompagner la rotation. Un chevron-frein doit être relié au cerceau pour en interrompre le mouvement lorsque cela devient nécessaire.
Les essais font toutefois apparaître des difficultés concrètes. Lorsque le cerceau, garni de pièces mobiles et cliquetantes, est mis en rotation, les tiges se hérissent au lieu de fonctionner comme prévu. Léonard supprime alors les abaissements, coupe les tiges qui retiennent les poids et cherche une autre solution : faire glisser ceux-ci sans encombre dans des ouvertures. Cette démarche, fondée sur l’épreuve, l’observation des résistances et la modification progressive des pièces, caractérise sa pensée mécanique.
Ainsi, les recherches florentines de 1478 associent l’étude d’une roue inertielle avec anti-retour, l’exploration d’un gouvernail réglable et la réflexion sur un cœur artificiel. Elles témoignent d’un même souci de comprendre comment un mouvement peut être produit, guidé, ralenti ou empêché, en tenant compte de la souplesse, de l’équilibre et des réactions imprévues de la matière.
1481
Biographie
En 1481, à Florence, Léonard de Vinci s’intéresse à la confection d’accessoires destinés aux femmes. Dans un atelier consacré à ce travail, il conçoit une ceinture dont l’élégance repose sur une construction méthodique, la régularité et la juste proportion des formes. Il commence par mesurer soigneusement les anneaux, puis les assemble un à un au moyen de laine. La base est entourée d’entrelacements disposés en croix, avant que ne s’organisent des arcs liés et entrelacés par séquences.
Léonard observe avec attention la manière dont les grandes quantités de laine ménagent des intervalles entre les deux allongements de la ceinture. De cette combinaison naît une lanière souple, formée de ronds successifs et dont l’aspect sinueux évoque celui d’un serpent. La pièce n’est donc pas seulement utilitaire : elle associe le calcul, la précision des proportions et la recherche d’un effet visuel raffiné. Par ses formes, elle doit contribuer à l’élégance des femmes et à l’estime qu’elles peuvent inspirer. Cette réflexion sur un objet de parure montre l’attention que Léonard porte déjà, dans son environnement florentin, aux rapports entre la technique, la matière et l’apparence.
1482
Biographie
En 1482, à Florence, Léonard de Vinci réfléchit intensément à ce qui fonde la grandeur d’un artiste. Elle ne dépend pas seulement de la valeur intrinsèque des œuvres, mais aussi du jugement de ceux qui savent les examiner, les comparer et en établir la réputation. Les critiques et les maîtres, par leurs discussions et leurs éloges, proclament les exploits de la peinture et de la sculpture, écartent les hommes grossiers et sans culture et transforment un titre honorifique en reconnaissance publique. Dans ce milieu où Laurent de Médicis occupe une place importante de sa vie florentine, Léonard voit dans la fonction d’expert une forme de triomphe : elle permet de distinguer le vrai du faux et de fonder l’autorité sur le savoir. La fausseté qui prétend s’imposer par arrogance lui paraît au contraire stupide et déshonorante.
Cette réflexion sur la réputation s’accompagne d’un intérêt marqué pour les matières, les étoffes teintes et les procédés de reproduction. Léonard observe comment la duplication peut renforcer la couleur et la qualité apparente des tissus, tout en s’interrogeant sur la tension entre l’œuvre première, l’imitation et la falsification. Dans le projet de la Rose Florentin, il cherche à surprendre par l’harmonie du rose et du jaune doré. La couleur devient ainsi un moyen de distinction et de séduction, au sein d’une réflexion plus large sur l’originalité, la répétition et la valeur accordée à ce qui est reconnu comme premier.
Son inventivité s’exerce aussi dans la toilette féminine. Pour un projet de costumier destiné aux femmes, il perfectionne une pince à cils formée de deux parties flexibles montées en croix. Leur entrelacement et leur déformation réduisent l’effort de la main, tandis qu’un mécanisme de blocage permet de régler progressivement la pression. Un disque et un dispositif dentelé commandent l’ouverture des bras ; l’instrument peut saisir, redresser et maintenir le cil, ou rassembler une touffe avant l’arrachage. Léonard cherche donc à maîtriser avec précision le mouvement et la force d’un objet destiné à modifier l’apparence du regard et à donner aux cils une direction gracieuse. Cette recherche révèle, à petite échelle, le même goût pour la mécanique appliquée que dans ses autres travaux.
L’épreuve du cheval de bronze milanais prend cependant une dimension plus lourde. La statue monumentale lui inspire une frustration extrême et un profond abattement. Le travail lui semble pénible, peut-être écrasant par son ampleur, mais il estime devoir s’y soumettre en serviteur afin d’assurer la réussite de l’œuvre et de satisfaire la volonté de sa majesté. Entre désir de consécration et découragement devant la difficulté de l’exécution, Léonard tente ainsi de maîtriser la matière et les formes tout en affrontant les exigences sociales et personnelles de la reconnaissance.
1483
Biographie
En 1483, à Milan, Léonard de Vinci s’intéressa à la mise au point d’un marteleur de forge destiné à mécaniser avec régularité le travail du piquage. Cette recherche témoigne de son attention aux procédés de fabrication et de son désir de substituer à l’effort humain un mouvement organisé, répétitif et maîtrisé. Dans la part la plus concrète de son activité, il observait les gestes de la forge pour les traduire en mécanismes capables d’en amplifier l’efficacité.
Le fonctionnement de la machine reposait sur un principe géométrique précis. Lorsqu’une baguette tournait, des empreintes allongées se plaçaient alternativement l’une après l’autre, tandis qu’un mouvement circulaire commandait les frappes successives. Le dispositif pouvait ainsi battre un grand nombre de fois sur une longue période, avec une régularité que Léonard considérait comme essentielle. Il mettait également en avant le fini de l’action produite et la solidité de la construction.
L’intérêt du marteleur ne résidait donc pas seulement dans sa force, mais dans la réunion de plusieurs qualités : précision du mouvement, continuité du travail, résistance de l’ensemble et coût réduit. Léonard le présentait comme une machine bon marché, susceptible de rendre plus prospère l’activité d’un atelier de fonderie. En expliquant son fonctionnement et en proposant d’en divulguer le principe, il manifestait le souci de faire connaître une solution technique qu’il jugeait utile et féconde. Cette invention illustre ainsi sa manière d’aborder les problèmes de fabrication : observer une opération, en dégager la logique mécanique, puis concevoir un dispositif capable de la reproduire avec davantage de constance.
1484
Biographie
En 1484, un épisode singulier associe Léonard de Vinci à Milan. Au cours d’une nuit, il franchit le mur de clôture d’un lieu qui demeure non identifié en compagnie de Catherina, sa compagne. Tous deux emportent un sac de cuir et s’éloignent de l’endroit dans une démarche comparée à celle de voleurs.
Cette scène offre de Léonard une image inhabituelle, éloignée de celle de l’artiste, de l’ingénieur ou du chercheur que les autres moments de sa vie permettent de connaître. Elle le montre engagé dans un départ furtif aux côtés de Catherina, sans que soient établies les raisons de cette sortie nocturne, la nature du lieu quitté ou la destination du couple. Rien ne permet non plus d’en mesurer les conséquences sur son parcours. Pour cette année, l’épisode demeure donc un témoignage bref et énigmatique, dont la portée tient précisément à l’ombre laissée sur les circonstances de l’action.
1496
Biographie
En 1496, à Milan, Léonard de Vinci s’attacha à un portrait sur vélin consacré à Bianca Sforza, connu sous le nom de *La Belle Princesse*. Le choix du support occupait une place essentielle dans cette entreprise. Il s’agissait d’un cuir tendre, préparé puis soumis à une teinture rarement réalisée. Léonard y employa l’encre afin d’obtenir une représentation à la fois précise, délicate et richement colorée. Par sa nature même, le vélin contribuait à faire du portrait un objet précieux, adapté à une offrande solennelle.
L’œuvre était destinée à un cadeau de cérémonie de mariage, dans un contexte associé à Bianca Sforza et à Ludovic Sforza. Léonard concevait ce présent comme un signe d’amitié et de respect, susceptible d’accroître l’estime portée à ceux auxquels il serait offert. Cette destination donnait au portrait une portée qui dépassait la seule ressemblance : l’image devait manifester une considération particulière et conserver dignement les traits de la jeune femme.
Léonard porta donc une attention particulière à la jeunesse du visage, qu’il chercha à rendre avec soin, fidélité et goût. Le traitement du vélin, sa teinture et l’usage de l’encre concouraient à définir une manière noble, dans laquelle la finesse du dessin s’accordait à la valeur cérémonielle du présent. Dans *La Belle Princesse*, le portrait devenait ainsi à la fois une étude attentive des traits de Bianca Sforza et un objet d’apparat destiné à préserver son honneur sous une forme saine, excellente et solennelle.
1508
Biographie
En 1508, Léonard de Vinci se présente à Ludovic Sforza comme un homme capable de mettre son savoir au service des besoins les plus exigeants d’un prince. Dans une lettre de motivation, il ne se définit pas seulement comme peintre ou sculpteur, mais comme un inventeur et un ingénieur polyvalent, apte à concevoir des solutions adaptées aux circonstances. Après avoir étudié les expériences des maîtres dans le domaine des machines de guerre, il affirme pouvoir proposer ses propres dispositifs et les éprouver concrètement.
Il énumère d’abord ses compétences militaires. Il sait construire des ponts légers ou solides, faciles à transporter, rapides à installer et à retirer, voire à détruire ou à incendier. Il se dit capable de vider les fossés, de fabriquer des échelles et des instruments d’assaut, et de miner les forteresses lorsque leurs fondations ne sont pas en pierre. Il propose également des canons lançant des matières inflammables, des mortiers, des engins à feu, des catapultes et des voitures couvertes capables de transporter de l’artillerie. À ces machines terrestres s’ajoutent des dispositifs navals destinés à l’attaque comme à la défense.
Son expertise s’étend aux ouvrages souterrains et à l’hydraulique. Léonard affirme pouvoir creuser des passages sous les fossés et les fleuves afin de franchir les obstacles ou d’atteindre les défenses adverses. Il mentionne aussi la possibilité de chasser les eaux et de conduire les cours d’eau. Fortifications, transports et maîtrise des forces naturelles relèvent ainsi d’une même conception pratique de l’ingénierie, fondée sur l’observation et l’adaptation.
En temps de paix, il rappelle qu’il pratique l’architecture, la conduite des eaux, la sculpture et la peinture. Cette diversité compose le portrait d’un créateur capable de passer d’un ouvrage défensif à un bâtiment, d’un système hydraulique à une œuvre d’art. Il s’engage notamment à exécuter le cheval de bronze destiné à honorer le père de Ludovic Sforza et la Très Illustre Maison de Sforza, et offre de mettre ses inventions à l’épreuve dans le parc du prince. En 1508, Léonard affirme ainsi une identité fondée sur l’invention, l’utilité et la capacité à concevoir, construire et expérimenter au service d’un puissant commanditaire.
1514
Biographie
En 1514, à Rome, Léonard de Vinci s’intéresse à un problème très concret de manutention : soulever et déplacer une réalisation au moyen d’élingues disposées autour de cerceaux métalliques. Il étudie le fonctionnement de l’ensemble et cherche à en régler chaque élément avec précision, afin que l’opération puisse s’effectuer de manière stable et sûre. La position des anneaux sur les cerceaux n’est pas laissée au hasard : Léonard la détermine par le calcul pour que les forces exercées lors du levage soient convenablement réparties.
Le dispositif repose sur une forme originale, éprouvée par la force d’arrachement. Lorsque l’ensemble lié aux cerceaux métalliques est soulevé, les élingues et les anneaux doivent agir de façon coordonnée. Par leurs enchaînements, ils assurent le bridage de la réalisation, en maintenant ses éléments solidaires pendant l’opération. Léonard ne considère donc pas l’élingage comme un simple assemblage de liens, mais comme un mécanisme dont l’efficacité dépend de la disposition exacte des pièces et de leur réponse aux efforts.
Cette recherche témoigne de son intérêt pour l’application concrète du calcul aux forces et aux mouvements. En étudiant le réglage des élingues, il transforme une opération pratique de levage en un problème de géométrie et de résistance : il faut choisir l’emplacement des anneaux, comprendre les effets de l’arrachement et organiser les attaches pour obtenir une prise stable. L’invention ne réside pas seulement dans l’emploi de cerceaux métalliques, mais dans leur association réglée avec les élingues et dans le principe de bridage rendu possible par leur enchaînement.
À Rome, dans une période également marquée par la figure de Léon X, Léonard poursuit ainsi une réflexion technique attentive aux contraintes réelles des objets. Il cherche moins à concevoir un appareil isolé qu’à rendre une réalisation transportable et maniable avec davantage de sûreté. Le levage devient l’occasion d’accorder la forme, la force et l’usage, selon une méthode où l’observation et le calcul commandent directement l’action.
1516
Biographie
En 1516, Léonard de Vinci quitte l’Italie pour la France. En octobre, il part de Milan avec sa famille et plusieurs proches, abandonnant une partie de ses biens et de ses maquettes. Le voyage vers Amboise, effectué en voiture et marqué par les longues étapes, lui permet d’observer attentivement les Alpes, les villages et l’état des habitations, mais les secousses et la fatigue rendent le trajet pénible. Une bousculade, peut-être dans une taverne ou au milieu d’une foule, lui blesse la cheville. La douleur gagne le genou et l’oblige à se déplacer avec une canne, soutenu par ses domestiques. Cette épreuve nourrit encore ses réflexions d’anatomiste et de mécanicien : il imagine notamment une béquille à contrebalancement et une prothèse articulée destinée à protéger la cheville.
François Ier l’accueille avec honneur, lui accorde une demeure au Clos Lucé, une pension et une fonction liée aux constructions royales. Blandine Esnault, gouvernante de la maison, l’aide dans la gestion quotidienne et ses déplacements ; Francesco Melzi, Salaì et Battista da Vilanis restent auprès de lui. Malgré son affaiblissement, Léonard fait du Clos Lucé un lieu de réflexion, d’enseignement et de préparation de projets mêlant architecture, mécanique, politique et organisation des travaux.
Il y développe une conception concrète de la paix. Dans un projet associé à Léon X puis à François Ier, il propose une union des nations fondée sur l’égalité, la sécurité des voyageurs et la libre circulation des personnes et des marchandises. Des routes protégées, des taxes annoncées et des transports équitables favoriseraient le commerce et réduiraient les pillages. Un réseau d’auberges reconnaissables à une marque commune offrirait repos, nourriture, hygiène, chevaux et chariots selon des tarifs fixés, sous l’autorité royale.
À Romorantin, puis dans les projets liés à Chambord, cette vision prend une forme monumentale. Basilique, palais, bâtiments pour les voyageurs, relais de courriers, aqueducs, moulins, fours et systèmes d’approvisionnement doivent structurer le territoire et symboliser l’accueil. Léonard prévoit de tenir compte de l’humidité des terrains et de la violence des rivières, de renforcer les fondations et d’assécher les bassins. Son état physique l’amène à imaginer une direction à distance fondée sur des maquettes identiques, des coursiers et des novices chargés de reproduire ses instructions.
Au Clos Lucé, il enseigne le calcul, les proportions, l’arpentage, la lecture des plans et la correction des erreurs. Jalons, baguettes graduées, balances, grues, étais et maquettes deviennent des instruments de mesure, de contrôle et de transmission. Les apprentis doivent observer, critiquer et rendre compte ; Blandine Esnault contribue à rendre ses explications plus claires. Léonard poursuit enfin ses recherches sur le vol humain, étudiant des ailes articulées, les forces, les matériaux, l’équilibre et les limites de l’endurance humaine.
1518
Biographie
En 1518, Léonard de Vinci réside au Clos Lucé, à Amboise, sous la protection de François Ier. L’âge et la fatigue rendent les déplacements pénibles : les trajets en voiture lui donnent la nausée et les conditions de voyage l’épuisent. Il souhaite donc limiter ses voyages pour traiter avec plus de repos les litiges et les affaires de chantier. Il imagine des villages mieux équipés, avec des auberges ouvertes, des salles de bain, une nourriture correcte, des lieux de conversation et des relais pour les chevaux. Il réfléchit aussi à la réfection des routes de Sologne et du Val de Loire, qu’il voudrait consolider avec des briques concassées et des fragments de vaisselle, protégés par un enduit et bordés de dispositifs permettant de contenir les eaux.
Son principal projet architectural concerne le château de Gien, dont il étudie les ruines. Les pluies, la boue, l’humidité et l’instabilité du coteau ont fissuré les remparts, fragilisé les voûtes et compromis les caves. Après avoir interrogé les nobles et les habitants pour établir les circonstances du sinistre, Léonard envisage une reconstruction plutôt qu’une simple réparation : abattre les parties dangereuses, déplacer les bordures, éloigner la digue, rebâtir les murailles et creuser des souterrains pour drainer les eaux. Il mesure précisément le terrain et les différentes parties du château, à l’aide de pas, de piquets, d’une chaîne d’arpentage et de calculs de proportions. Il veut présenter à François Ier une maquette claire, adaptable au budget, sans que l’on sache jusqu’où ses propositions furent exécutées.
Léonard accorde une grande importance à l’apparence du monument, imaginant une maçonnerie de briques rouges, brunes et noirâtres disposées en motifs réguliers. Il prévoit aussi une organisation stricte du chantier, confié à des ouvriers honnêtes, robustes, habiles et patients, sous l’autorité d’un directeur ferme. Ses dessins doivent instruire les apprentis, tandis que niveaux, fils de laine, échafaudages démontables et dispositifs d’assemblage servent à transmettre une méthode précise. À Lassay-sur-Croisne, il arpente un vallon et organise l’assèchement d’une fosse vaseuse au moyen d’un canal, de planches et de palissades. Il poursuit parallèlement ses recherches sur les moulins, les mécanismes, les systèmes de verrouillage et le vol. À Amboise, l’essai d’ailes battantes provoque sa chute et le blesse ; un autogire figure également parmi ses conceptions, sans que sa réalisation soit établie. En juin, lors de la « Fête du Ciel », il condamne la guerre, les carnages et les machines conçues pour tuer, et affirme son désir d’une paix fraternelle et du rétablissement du bon droit.
1519
Biographie
En 1519, les dernières activités associées à Léonard de Vinci réunissent l’aménagement des espaces, la transmission des savoirs et une réflexion sur la fragilité des vies. À Lassay-sur-Croisne, il travaille à l’organisation du château, à l’assainissement de ses abords, à l’amenée d’eau et à la peinture d’un mur de l’église. Pour lui, l’architecture ne se réduit pas à l’apparence : elle suppose de fortifier les structures, d’étudier le terrain, de régler les circulations et d’accorder les bâtiments à leur environnement. La grande composition destinée à l’église devait associer une scène de naissance à la noblesse des deux époux et exalter le seigneur du peuple. Les constructions du château, séparées de la place publique, devaient entrer dans l’image, tandis que le maître au travail apparaissait au premier plan. L’œuvre affirmait la justesse contre la frivolité et la nécessité de corriger l’ignorance pour faire entendre la vraie foi.
Léonard insistait sur le raisonnement de la fresque et sur la précision de son exécution, notamment dans le contour des corps. Pour préparer le chantier, il avait fait rigidifier un bois, consolidé le monument avec une petite troupe de débutants et examiné les abords de l’édifice. La hauteur de la charpente et la richesse du décor compliquaient l’entreprise ; il fallait aussi relier les éléments architecturaux et organiser l’eau. Cette attention à la solidité et au fonctionnement des lieux se prolongeait dans son enseignement. Un savant âgé, présenté comme le guide de douze novices, préparait ces jeunes élèves à achever les constructions royales, notamment un sanctuaire. Il leur enseignait les proportions et les mesures à l’aide d’assemblages de bois. Soumis à un examen, les élèves devaient transcrire fidèlement ses leçons, rédiger des rapports, vérifier les relations essentielles et corriger les termes imprécis. Ils étudiaient aussi une machine à tirer l’eau, un four et un cellier à vin, dans un projet de paix fondé sur la circulation des hommes, des compétences et des connaissances.
À cette œuvre répondent les souvenirs liés à Blandine Esnault. Veuve, elle avait trouvé à Amboise un cadre de sécurité. Elle évoque le deuil de Léonard et la douleur provoquée par la disparition d’un proche, tandis que le narrateur, confronté à une énigme sur cette mort, cherche à rendre hommage au disparu en renonçant à son propre corps. Ses sentiments pour Léonard apparaissent aussi dans la formule « Léonard – Blandine », sans que la nature exacte de leur lien puisse être établie. Après une grossesse issue d’un abus et une fausse déclaration aux autorités, elle quitte Amboise, accablée par la honte et les accusations. Une amie lui procure à Monts un logement, une rémunération modeste et un emploi de gouvernante. François Ier l’encourage à préserver sa santé et celle de l’enfant. Son départ devient ainsi une nécessité et une libération, tandis que construction et mémoire semblent chercher à préserver ce que la mort et la violence menacent de détruire.